Extrait d'une lettre écrite du Parnasse – Fiche élaborée par D. Steinberger

Le texte qui suit, présenté comme l’extrait d’une lettre écrite par un témoin non spécifié, dépeint dans un mode satirique et sous forme d’acte juridique l’état des affaires du monde des lettres. Il s’agit d’un document trouvé, un texte anonyme que Straton sort de sa poche et lit à la compagnie, sans préciser sa provenance. Sa lecture sera interrompue à deux reprises par des commentaires des intervenants (p. 151 et 155-157). Elle se termine à la page 159, mais une discussion plus longue sur les idées présentées dans la lettre se poursuit jusqu’à la page 166. Cette « pièce » intercalée de vingt-cinq pages traite du statut des auteurs, et notamment des femmes écrivains, ainsi que des goûts des lecteurs contemporains. Elle prône une professionnalisation du métier d’écrivain, tout en soulignant et en approuvant l’influence des femmes dans le monde de la publication.

Les trente-et-un articles de règlement qu’énumère la lettre et les aspects de la vie littéraire qu’elle évoque sont assez divers, mais globalement, le texte revendique la participation des femmes au monde des lettres, décrit les transformations du champ littéraire qui en résultent, et valorise les œuvres galantes qu’affectionnent les femmes lectrices.

Une fiction de Parnasse féminocentrique

L’« Extrait d’une Lettre écrite du Parnasse » s’inscrit dans le courant des fictions du Parnasse, auquel appartiennent aussi, par exemple, la Nouvelle allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Éloquence d’Antoine Furetière (1658) Le Nouveau Parnasse ou les Muses galantes de Charles Sorel (1663), Le Mont Parnasse ou de la préférence entre la prose et la poésie de Jacques de Grille d’Estoublon (1663) ou bien Le Parnasse réformé de Gabriel Guéret (1668).

Furetière, pour sa part, ne s’interroge pas explicitement sur la place des femmes en tant que rédactrices, mais il oppose déjà deux partis :

L’ouvrage de Sorel, de son côté, met en scène le conflit entre pédants et Muses autour de l’émergence de la littérature galante dont les femmes sont friandes.

Les ouvrages de Furetière et Sorel ne remarquent donc pas encore « l’irruption » des femmes comme auteures, mais en font les destinataires privilégiées de la littérature galante. De ce point de vue, la « Lettre écrite du Parnasse » constitue donc une étape supplémentaire : les Muses demeurent présentes, comme chez Sorel, mais elles se cantonnent désormais au rôle de protectrices d’actrices nouvelles dans le champ littéraire : les autrices, au bénéfice desquelles elles établissent le règlement du Parnasse. Dans la « Lettre écrite du Parnasse », l’opposition auteurs sérieux/auteurs galants—qui nourrit aussi une opposition ouvrages sérieux/production galante, comme on le lit dans l’article V—ne disparaît pas, mais un antagonisme masculin-féminin s’y superpose. Les représentantes du beau sexe conquièrent le titre d’écrivaines et n’occupent plus seulement une place de spectatrices plus ou moins impliquées. Donneau de Visé semble ici répondre à Somaize, qui dans son ouvrage satirique Le Grand Dictionnaire des précieuses (1660) déplorait déjà que les femmes, favorisées dans les cercles par les nouveaux courants mondains, aient osé « se mêler elles-mêmes d’écrire », présentant la femme de lettres comme une évolution de la précieuse.

Dans la « Lettre écrite du Parnasse », il semble que Donneau de Visé ait éliminé un des éléments relativement saillants de la « fiction de Parnasse » exploités par les autres rédacteurs de ce genre de pièces. Il évite en effet la description de la querelle pour se concentrer sur son résultat, la publication d’un règlement qui donne une assez large place aux autrices – alors que, dans la Nouvelle allégorique de Furetière comme dans le Parnasse réformé de Guéret, le « règlement », respectivement traité de paix et ordonnance, ne vient que résumer et trancher les points qui faisaient l’objet d’un conflit longuement exposé.

La promotion des femmes de lettres

La place donnée aux femmes par Donneau de Visé dans sa fiction de Parnasse semble ainsi dépasser celle octroyée par ses contemporains et même ses successeurs. Le « bruit » qui agite le Parnasse, autre topos de ces fictions de Parnasse, est ici le mécontentement des auteurs consommés face au succès que les Muses accordent aux femmes qui publient. Les premières défendent alors la cause des secondes, à qui le règlement établi dans la « Lettre écrite du Parnasse » sera clairement favorable :

À travers ces différents articles, on peut tenter de brosser un portrait de la femme qui écrit telle qu’elle apparaît dans la « Lettre écrite du Parnasse ». Ni précieuse ni savante – aucun de ces termes ne figure dans le règlement du Parnasse – l'autrice ou, plus largement, la femme mondaine qui s’intéresse aux lettres, possède une influence sociale. Elle est maîtresse de la ruelle, ce qui implique aussi qu’on ménage sa réputation ; elle est dotée de talents qui ne relèvent pas de l’étude traditionnelle—le génie, l’esprit, le naturel — et elle s’épanouit dans la spontanéité, sans toutefois exclure une capacité à persévérer : elle procède avec « application » (art. VIII).

Mais la « Lettre écrite du Parnasse » ne se borne pas à répéter les lieux communs sur les dons « naturels » des femmes, leur délicatesse et leur bon goût (Art. II) : elle dépeint une scène littéraire où les femmes sont non seulement les arbitres du goût, mais aussi et surtout des praticiennes actives et impliquées du métier. On les voit composer et perfectionner leurs œuvres, par exemple dans l’article VIII. L’article X protège leur vocation par des règles qui prennent en compte l’incompatibilité du métier d’écrivain avec les soins du ménage et les devoirs d’une épouse.

Une polyphonie humoristique

La multiplicité des voix caractéristique des Nouvelles Nouvelles complique l’interprétation de ce texte. Comme dit plus haut, il s’agit d’un document trouvé, un texte anonyme que Straton sort de sa poche et lit à la compagnie, sans préciser sa provenance. Avec ses contradictions, et les différences de style d’un règlement à l’autre, l’extrait lui-même semble être l’œuvre de plusieurs mains, peut-être un projet collaboratif issu d’un salon. D’une part, on observe de la continuité entre certains des règlements et les idées chères à l’auteur des Nouvelles Nouvelles : la promotion des femmes écrivains et des livres pouvant correspondre aux goûts des lectrices semble très proche du projet qu’entreprendra Donneau de Visé dans son Mercure Galant à partir de 1672. D’autre part, il s’agit d’un texte comique, où règnent l’hyperbole et la caricature : femmes savantes, auteurs crottés—la satire n’épargne personne.

Parmi les contradictions les plus frappantes on relève l’autorité accordée à l’Académie (arts. VI, XIII, XXVI), qui semble incompatible avec d’autres principes présentés dans la « Lettre » : le respect du goût du plus grand nombre (art. I), le culte de la nouveauté, et la rupture avec les anciennes règles de l’art (art. XIV). De plus, dans les commentaires qui ponctuent la lecture de la lettre, les nouvellistes expriment des réactions différentes au texte : alors que Straton loue le goût des femmes et leur talent littéraire, Clorante déplore leur dictature en matière de littérature (p. 162-163) ; Ariste, pour sa part, déclare que ces règlements sont en fait inutiles puisqu’ils sont déjà en vigueur : ils ne font que décrire l’état présent des affaires du Parnasse (p. 159-160).

En effet, dans la « Lettre écrite du Parnasse », Donneau de Visé cherche en premier lieu à faire de l’humour sur un sujet dans l’air du temps. Ses formulations hyperboliques, d’abord, diminuent le sérieux des idées exprimées. Par exemple, l’article XXIII précise que « Les auteurs seront regardés comme personnes de mérite qui, par leur esprit, sont au-dessus du reste des hommes », et l’article VIII déclare que « le beau sexe ne fait rien qu’avec application et où l’on ne remarque beaucoup de génie et beaucoup d’esprit ». Straton pousse encore plus loin sa louange des femmes écrivains : « Les femmes n’écrivent point du tout, ou elles font des chefs-d’œuvre lorsqu’elles s’en mêlent » (p. 156). Les énumérations présentes dans ce texte semblent elles aussi excessives, voire ridicules : on précise le nombre de vers composés, ou de rames de papier de brouillons jetées au feu qu’il faut pour accéder au statut d’auteur, un peu à la manière d’un Furetière dans le Roman bourgeois en 1666 (voir par exemple L’Amadisiade ou La Vis sans fin). Le code vestimentaire proposé et la proclamation de jours de fête spécifiques pour les auteurs (arts. III et IV) ajoutent au ton plaisant de l’extrait.

À côté de ces précisions, on trouve une tendance opposée, un flou qui empêche de considérer ce texte comme un reflet de la réalité. Qui sont ces « filles qui mettent présentement des ouvrages d’esprit au monde » dont il est question dans l’extrait de la « Lettre écrite du Parnasse » ? On ne trouve qu’une vague référence à « plusieurs femmes [auteures] qui ne cèdent en rien aux plus grands hommes de ce siècle » (p. 161) : la seule auteure nommée est Madeleine de Scudéry (sous le nom de Sapho, p. 138), qui « a si bien su parler dans ses conversations des choses du temps » et qui a « si bien décrit nos mœurs et nos coutumes » (p. 169). Il est vrai que dans la discussion qui suit la lecture de l’extrait, Straton fait aussi référence à une certaine Mlle D… « qui écrit très bien » (p. 172), Marie-Catherine Desjardins, mais aucune autre femme n’est citée.

Un dernier aspect du texte qui empêche de prendre à la lettre ses revendications féministes et son éloge des femmes écrivains, c’est son caractère carnavalesque. L’extrait évoque un Parnasse tombé en quenouille [l’expression est de Guez de Balzac], un monde à l’envers ; la querelle entre Apollon et les Muses est décrite comme un épisode de la guerre des sexes. Les Muses réclament et obtiennent un changement de régime où Apollon est privé de son pouvoir suprême. Même le roi devra se plier à l’avis des juges nommés par les Muses (art. VI).

Les réalités économiques du métier d’écrivain

L’on passe cependant rapidement du monde à l’envers à une vision bien plus réaliste des conditions économiques de la vie des auteurs. L’on reconnaît que le besoin pousse certains à s’abaisser à une flatterie outrée dans leurs œuvres (arts. XVIII et XXI) – ce que Furetière moquera encore dans son Roman bourgeois en 1666 (voir la Somme dédicatoire) – et l’on s’intéresse aux auteurs qui languissent en prison pour dettes (art. XX). Dans ce Parnasse dépeint avec une bonne dose d’ironie, c’est le capitalisme qui règne. Le prestige est lié à l’argent, et l’argent fait tourner le monde : l’article XXIII précise que « les auteurs seront respectés des libraires, parce qu’ils les font gagner ». Au lieu de glorifier la création littéraire en soi, il s’agit surtout de fêter la vente des œuvres (art. III).

Les Muses de la « Lettre du Parnasse » sont les chantres du best-seller. C’est la demande qui détermine la valeur d’un livre, et les clients, « de quelque qualité et de quelque sexe qu’ils soient », sont rois (art. I), conformément aux critères d’évaluation de la littérature exprimés ailleurs dans les Nouvelles Nouvelles. Il faut plaire avant tout, et c’est le goût des femmes qui règne au Parnasse. C’est selon cette logique que « Les livres de galanterie et les bagatelles auront plus de cours que les grands et solides ouvrages » (art. V). Selon Ariste, « Si l’on n’a l’approbation des femmes, on a beau travailler et se donner de la peine, on ne réussira jamais » (p. 165). Ce même sentiment, ce respect pour le jugement littéraire des femmes, s’exprimera presque mot pour mot dix années plus tard dans l’un des premiers numéros du Mercure Galant: « [C]omme ce sont elles [les femmes] qui font réussir les ouvrages, ceux qui ne trouveront point le secret de leur plaire, ne réussiront jamais » (t. IV, 1673, p. 266).